PMH : Pur Moment de Honte

Posted on Mercredi 16 février 2011 in the category PRIVÉ

Pardon, ma Lucia chérie, parmi tous les PMH (Purs Moments de Honte) que nous avons accumulés, de choisir la narration du tien. C’est le plus beau .
Il y a des jours…
Ce fut un de ces jours pour Lucia. Un jour où le contrôle des événements vous échappe, où vous sentez violemment qu’une amie trahie, une ex de votre amant, une sœur en colère, est en train d’enfoncer des épingles dans une poupée de chiffon à votre effigie, l’œil noir et la main sûre, le cœur débordant d’une haine sortie on ne sait d’où car vous êtes charmante et pas du genre à trahir ou à mériter ça.

Pourtant…

Lucia s’est levée du bon pied malgré l’heure avancée qui ne lui laisse que peu de temps pour se préparer à filer au bureau. Elle est coutumière des pannes de réveil et capable de se faire belle et avaler un café tartines en simultané, de descendre l’escalier quatre à quatre chaussée d’escarpins vernis à talons hauts, vêtue d’un chemisier immaculé ceinturé sur un ample pantalon noir, le tout recouvert d’un trench court tendance, sans oublier les gants élégants et l’écharpe très douce, longue, négligemment lovée.
Simplement belle, elle sort de son immeuble comme une fleur, altière, le rose de l’urgence aux joues, l’haleine fraîche et le brushing parfait, sans qu’on se doute qu’elle a ouvert les yeux 15 minutes plus tôt : une pro ! Une parisienne


Elle rate de peu les portes du métro qui sonnent quand elle s’engouffre dans la bouche et cela l’étonne. Pas de chance. Elle sera un poil en retard.
Elle n’échappe pas malgré son air innocent au regard réprobateur du vigile à l’entrée du ministère. Arrivée au 4è étage, la secrétaire à laquelle elle a prêché l’importance de la ponctualité, même dans la fonction publique, lui annonce en jubilant qu’elle est “attendue dans la salle de réunion”. Merde !
Elle photocopie rapidement le dossier bouclé la veille au soir, jette un œil en passant, à travers la vitre fumée d’un bureau, aux fesses rebondies de l’amant qui lui tourne le dos et se sent requinquée des promesses qu’elle imagine et de son espièglerie. Réunion pourrie par l’annonce de nouvelles “nouvelles directives”, remplaçant celles d’hier et rendant tout son beau travail obsolète. Elle fulmine et renâcle à remettre sur le métier son ouvrage, se console en repassant par hasard devant le joli sourire rieur, côté face de la croupe aguicheuse.

12h45, bonne heure pour se rendre avec deux collègues à la cafétéria – pause déjeuner dans la grande salle lumineuse du rez-de-chaussée, côté jardin.
Murmure soudain : la ministre est là, faisant acte de présence au milieu des troupes. Lucia revient juste de la machine à café avec un expresso tout chaud qu’elle renifle si avidement qu’elle n’a pas eu la présence d’esprit de faire un crochet pour éviter sa supérieure hiérarchique, frétillante, discutant avec la ministre. La voici donc officiellement montrée du doigt, introduite, présentée.
Un pas, un seul, pour serrer la main souriante tendue, rendre le sourire avec humilité et se fondre dans la foule. Un pas de trop…
Car son talon se prend malencontreusement dans l’ourlet de son pantalon, y reste accroché tandis que sa jambe se tend et qu’elle écoute le cri déchirant du tissu décousu, de la cheville à la culotte.
A son corps défendant elle protège son chemisier et ce qui lui reste de décence en jetant vers l’avant son café avant de se relever maladroitement pour constater les dégâts. Une pause d’une si longue seconde.
Le silence est général, comme la consternation.
La ministre a reçu le café chaud en plein plastron, la jupe du tailleur Chanel est elle-aussi touchée. On s’active. On se précipite.
Le rouge de confusion lui sied moins que le rose de ce matin, quand elle découvre, alertée par les regards scrutateurs, que sa jambe est nue, marquée au genou par le mi-bas qui colle à sa peau les lignes noires des poils dont elle aurait dû se débarrasser la veille, si elle n’avait repoussé d’une semaine son rendez-vous chez l’esthéticienne, pour cause de ce fichu dossier. Elle se confond en excuses à l’ombre de celle qui disparaît déjà à l’autre bout de la salle, se retourne et ne retrouve que des yeux toujours fixés sur elle, certains consternés, d’autres amusés, la plupart franchement moqueurs et empreints d’une pitié dont nul ne voudrait. Parmi eux elle repère celui qui lui importe, regard baissé.
Lucia rassemble alors le peu de dignité qui lui reste pour rejoindre sa table, attraper son trench, en recouvrir au moins sa vieille culotte blanc-gris confortable Dim, si ce n’est sa jambe impudique et retient ses larmes de rage jusqu’à la porte.

Elle ne peut rester comme ça le reste de la journée et malgré la morosité du quartier en matière de mode, connaît un magasin pas si loin où elle achètera un pantalon, un jogging, n’importe quoi ! Elle y court. Elle renifle. Son visage est bouffi de larmes. Hirsute, elle s’emmitoufle dans son écharpe avant de couper par la plate-bande, pressée et soucieuse de ne croiser personne.
Bien lui en prend : la tête dans sa malheureuse mésaventure et les moyens de rattraper ça, elle glisse encore, sur la pelouse mouillée, pour se retrouver les quatre fers en l’air et s’apercevoir qu’elle est juste devant la grande baie vitrée de la cafet, encore !
Le rassemblement s’opère de l’autre côté, mêmes regards effarés devant le spectacle de Lucia. La digne et sexy Lucia, jambe velue et pantalon déchiqueté, qui se relève maladroitement et tire d’un coup de gant rageur son trench vers le bas, s’apprêtant à remettre en place son écharpe lorsqu’elle sent la mollesse humide de la merde de chien sur son gant, déjà à demi étalée au bas de son imperméable…
Elle jette l’éponge et le gant du même coup auquel elle prend ses jambes, humiliée à vie.

L’odeur qui la suit dans le magasin, la tête de la vendeuse, les quolibets en revenant au bureau ou même les hourras et les bravos d’avoir trouvé en elle un reste de courage pour revenir, au lieu de rentrer se terrer chez elle, ce qu’elle ne fera que le soir, son travail terminé, rasant les murs et seule dans l’immense ascenseur. Elle en a Lucia ! Maladroite mais pas fiotte.

Et surtout suffisamment d’humour pour faire de sa journée une heure de gloire, une histoire à raconter dans les dîners, un pur moment de honte transcendé.

Le pire peut arriver aux meilleurs…

Autre exemple ?

Anne

Image : Nine d’Urso pour La Parisienne par Benoît Peverelli… Lucia lui ressemble.

What Others Are Saying

  1. genevieve @ oxalydes mer 16 février at 10:21

    Anne, ce n’est pas possible, cela sort tout droit de ton imagination !?
    Rassure-moi !
    C’est un cauchemar absolu !

    • Anne mer 16 février at 22:51

      Disons que c’est romancé pour les besoins du récit mais si, c’est une histoire vraie…
      Et mon héroïne est très courageuse^^ ici et IRL !

  2. Johanna mer 16 février at 10:49

    Quelle angoisse…
    Inspiration tirée d’une expérience perso…?
    Du coup, de notre côté on se sent fraiche comparée à Lucia ;)

    • Anne mer 16 février at 22:54

      Oui… plus ou moins déformé.
      Je suis ravie que tu sois fraîche^^
      Effectivement, ce genre de mésaventure aide à relativiser :)

  3. Mélisse mer 16 février at 12:37

    un pur karma pourri ! ça console de bien des moments de solitude…

    • Anne mer 16 février at 22:55

      Moments de solitude : j’aime tes mots Mel… plus poétiques que PMH, mais ça ne m’étonne pas une seconde de toi^^

  4. madame M mer 16 février at 13:37

    Excellent! J’aime beaucoup la narration choisie et le style…Et surtout je me suis bien marrée. Quel bonheur autant d’autodérision

    • Anne mer 16 février at 22:57

      Merci !
      Je savoure le compliment et admire l’autodérision de mon amie, entre autres nombreuses qualités !

  5. PINASSOTTE jeu 17 février at 19:22

    Un mot me vient en tête avec avoir lu cette histoire de journée de m… EXTRAORDINAIRE !! Lucia est géniale et en un jour c’est nous toutes !! Bravissimo :) Bizz

  6. PINASSOTTE jeu 17 février at 19:23

    pas avec avoir lu mais après avoir lu et pourtant je n’ai pas mis mes mains dans la crotte de chien !! Soit dit en passant il y a des chiens au Ministère ? Re bizzz ma chère Anne

  7. nicolas ven 18 février at 11:52

    Mais ne serait ce pas Nine, la fille d’Ines de la Fressange ?

  8. Amd sam 19 février at 08:48

    Quelle puissance narrative dans ce post ! C’est vraiment LA journée de la loose. Pour rassurer Lucia, il y a de cela quelques mois j’ai craqué l’entre-jambe de mon pantalon à pinces dans les toilettes… de la fac… !

  9. Isa dim 20 février at 08:25

    Excellent !!!
    Qui n’ a pas connu un de ces moments où l’on se sent très très seule …. Mais autant faire face à la honte tête haute, comme Lucia, histoire de garder un semblant de dignité….!
    ( enfin tout de même……la crotte de chien….. j’espère qu’elle est sortie de ton imagination celle ci parce que……arrrgggggg ! ) :-(

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Anne

AnneParis, ascendant rive droite.
Quand elle n’a pas les lunettes collées à l’écran de son mac, le nez frétillant à l’affût des bons plans secrets de Polichinelle, vous croisez cette élégante en tutu dans le Jardin du Palais Royal, entre Montorgueil et Place Vendôme.
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Un chevalier italien en armure Mac OS, défenseur du design et de l’ergonomie face à la force brute, pourfendeur de dragons le jour pour ses deux poupées, de Furbolgs la nuit tombée ? Un geek tendance élitiste en quête perpétuelle de qualité ? Faire se retrouver 50 amis aux emplois du temps chargés, aux exigences variées, dans un coin perdu de Bavière pile à l’équinoxe d’automne, c’est facile ! Qui prépare le repas, vous sert des oeillades bleues ou du vin et discute avec fièvre jusqu’au matin ?